Passé simple

C’est une histoire que je ne saurais vous raconter. Une histoire qui s’écrit au passé, simple, imparfaite, et composée de mille petites choses aussi anodines qu’indispensables, un entrelacs de songes éveillés où le quotidien s’écrit sans que l’on y prenne garde, dans la torpeur des jours heureux. 

 

Aujourd’hui, je ne peux qu’en dire la saveur douce-amère, et les brumes que treize années ont déposées sur mes souvenirs...     

 

Elle est entrée dans ma vie au détour d’un matin, au détour d’un regard, dans une petite rue passante éclaboussée de lumière pâle. J’ai senti à cet instant que mon cœur pourrait s’arrêter de battre. J’ai suivi des yeux cette silhouette de femme, cette apparition brune enveloppée de tissu clair qui marchait d’un pas vif et s’éloignait déjà dans le flot des piétons anonymes. Je ne suis pas d’un caractère impulsif ; je l’ai pourtant rattrapée avec l’audace des timides,  l’obligeant à s’arrêter. Et je lui ai parlé, de tout, de n’importe quoi, de sa robe à fleurs bleues et du destin. J’avais dix-sept ans. 

 

Nous avons mêlé nos pas sans réfléchir, comme deux enfants qui se découvrent et s’émerveillent.  

 

Jour après jour, je l’ai regardée vivre. Je lui enviais cette aisance à être autrement, l’âme offerte au regard sans fausse pudeur ni exhibitionnisme… Elle savait cueillir l’instant présent comme un bien précieux, et une fin en soi. Je n’ai jamais vraiment su faire mienne cette culture du dépouillé, du naturel, ce penchant du cœur pour la simplicité.    

 

Le jour de mes dix-huit ans, elle m’a offert un livre qu'elle a beaucoup aimé : L'éducation d'une fée, de Didier Van Cauwelaert. Je ne l'ai pas vraiment lu ; c’est plus tard, bien après elle, bien après nous, que je le relirai. Je regretterai alors de ne pas m'être plus ouvert à elle, assujetti comme je l'étais à mes transports d’adolescent…   

 

Je me souviens l’envie, pourtant. L’envie de me remplir d'elle. De son sourire, sa joie de vivre comme une évidence. Je désirais tant la rallier à ma cause, lui ouvrir les portes de ma cellule pour y faire entrer un peu d'air. Lui confier mes rêves de funambule, ma terreur du vide et la supplique muette qu’une main se tende… 

 

Pendant presqu’un an, elle a été mon chez-moi. Et puis, un matin, au détour d’une dispute, elle a changé d’adresse.  

 


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