Quelques bribes de vies, le récit de l'intime...

 

 

Extraits du récit de M.


N. est mon amie d’enfance, ma confidente. La petite blonde de la bande, et la seule fille du groupe. Mais elle prend de la place, N.. Elle parle, beaucoup ; elle rit, toujours très fort. Et quand elle s’agace, elle éructe, elle tempête, dans une explosion de mots fiers de jouer les trouble-fête.

Elle sait se faire discrète, aussi, quand l’instant est aux jeux de garçons.

On la retrouve alors assise dans un coin, un livre sur les genoux. Le regard perdu vers un ailleurs qui n’appartient qu’à elle.

Le volcan semble endormi, presque éteint. Mais aucun de nous n’est dupe : la lave poursuit son cours sous la croûte de cendre froide, prête à jaillir d’une faille, au détour d’un temps mort.

Alors, quand sonnera l’heure de son réveil, nous nous réchaufferons tous au feu de son rire et de sa crinière d’or.

 

[...]

 

Je suis tombé hier soir sur une photo de toi et moi enfants, dans un carton que je m’apprêtais à remiser à la cave. Tu me connais, tu sais que je n’aime pas beaucoup les photos de famille, je déteste être dessus, et les regarder me donne généralement l’impression de contempler les reliques d’un passé poussiéreux, de franchir les portes d’un mausolée peuplé de fantômes de papier glacé. Je suis un vrai sentimental, pourtant. Etrange paradoxe ! Mais passons, l’essentiel n’est pas là.

J’ai donc tenu entre mes mains cette photo de toi et moi, ce fragment figé de notre petite enfance. Tu as un an à peine, et moi guère plus. Nous sommes couchés côte à côte, dans nos petits pyjamas (orange pour toi, vert pour moi), sous l’objectif énamouré d’un adulte. Mon père, sans doute. Toi, tu n’as jamais connu le tien. Alors, mon père sera aussi un peu le tien.

Sur cette photo, je profite de mon droit d’aînesse (et oui, cinq mois de plus, ça compte à cet âge !) pour te planter mes doigts dans la bouche, et examiner tes deux petites dents comme un éleveur le ferait pour un poulain… Je me préoccupe déjà de ta vigueur, de ta santé, comme je le ferai les quinze années suivantes. J’ai engagé très tôt ma responsabilité envers toi. Tu étais mon cousin, mais bien plus que ça, mon frère cadet, toujours dans les ennuis, en retard à l’école…

Et puis, un jour, sans que j’y prenne garde, les rôles se sont inversés. Tu es devenu l’aîné à ton tour. Tu as beaucoup déménagé, beaucoup travaillé, beaucoup vécu. Tu as été là dans mes moments de doute, présence discrète mais indispensable. Aujourd’hui, tu es le papa d’un petit garçon. Tu ouvres la voie. Et j’aime l’homme que tu es devenu.

 

[...]

 

Extraits du récit d'enfance de Y.

 

Il a plu toute la nuit. Ce matin, il fait beau ; tant mieux, c’est le week-end, le monde m’appartient. Le nez collé à la fenêtre de la cuisine, je vois un petit écureuil roux gambader le long d’un tronc. J’ai envie de descendre le retrouver, de joindre sa liberté à la mienne : lui dans les arbres, moi slalomant entre eux sur mon vélo.

Mon fidèle destrier est juste là, derrière cette porte fenêtre, sur la petite terrasse encombrée qui lui sert de box. Je l’ai délaissé ces derniers mois, c’était l’hiver, et je découvre qu’entre lui et moi, mes parents ont eu l’insolence d’interposer un vieux matelas plié, en attente sans doute d’être jeté à la benne. Ils ont du oublier, le temps a passé, le matelas est resté. Mon vélo se morfond, tout seul, coincé derrière. Rien de tel qu’un bon coup de pied dans ce sale matelas troué pour y remédier !

Pourtant, alors que j’arme mon geste vengeur, quelque chose m’interrompt brutalement. Comme une alarme silencieuse, la prémonition instinctive d’un péril à venir. Un péril sans contour, sans visage, aux limites extrêmes de ma perception… Je ne comprends pas, je reste là en suspens, figé. Mon vélo est juste là, tout près, et pourtant si loin ! Inaccessible. Mon corps est en alerte, tous mes sens tendus vers cette présence indicible. Mon cœur bat la chamade, mes mains sont de glace, et mes pieds fourmillent d’une vie propre, une vie qui lutte à contre courant et veut choisir la fuite.

Pour moi, ici, maintenant, le temps s’arrête. La tête me tourne. Mes oreilles bourdonnent. Je suis debout, immobile sur cette petite terrasse, devant ce matelas plié en deux. Mon univers se limite à ces paramètres. Rien que du factuel. Pourtant, le sens m’en échappe. Le bourdon à mes oreilles s’intensifie… Mais est-ce vraiment le sang qui bat à mes tempes ?

Et puis, mon père investit la cuisine. Il est là, derrière moi, si près, si loin. Il me parle, et sa voix rompt le sortilège.

 

[...]


J’ai sept ans, peut-être huit. Je suis dans mon arbre, le vieux pommier rongé par les champignons qui s’épanouissent en excroissances orangées sur son tronc décrépi. Moi, je le vois avec les yeux du cœur, les yeux de l’enfance ; c’est la seule réalité qui vaille.

Je suis dans mon arbre, dans ma cabane. Rien ne peut m’atteindre ici, je surplombe le monde, je nargue les adultes et leurs rêves trop étroits. Ce sourire sur mon visage, c’est celui d’un petit prince dans son royaume végétal. En bas, sur le sol, mon père, ou ma mère. Le roi ou la reine, et leur souci de l’étiquette… Non, je ne mettrai pas mes chaussures, et non, je ne vous laisserai pas couper mes cheveux trop longs ! Et puis, cessez de m’importuner, voulez-vous, je reçois aujourd’hui ! J’ai invité ma cousine à prendre le thé.

C’est l’heure du goûter, raisins secs et carrés de chocolat. C’est le temps des plaisirs simples, des coupes au bol et des pulls jacquard. Les années soixante-dix touchent à leur fin, laissez-moi profiter encore un peu de mon enfance.

 

[...]

 

Extraits de La globe-trotteuse, récit de voyage de Camille W.

 

Je m’appelle Camille W., j’exerce le métier d’audioprothésiste sur L. depuis presque quatre ans. Je me suis installée dans cette ville il y a maintenant sept ans, et je m’y sens bien. Malgré tout, je n’y suis que de passage : je sens en moi ce besoin de changement, cet élan vital de mouvement, de rencontres, la nécessité d’un ailleurs renouvelé dès que l’occasion se présente !

 

J’aimerais partager avec ceux que j’aime le sens profond de ma passion des voyages, au-delà de la simple activité de tourisme à laquelle on l’associe trop souvent… C’est, à mes yeux, un véritable art de vivre qui me définit sans doute plus que tout autre trait de ma personnalité !

 

Quand on m’interroge sur la genèse de cet engouement, je réponds que ça n’a en fait jamais vraiment débuté au sens où on pourrait l’entendre, c’est-à-dire par un choix conscient de ma part : j’ai pris l’avion pour la première fois à l’âge d’un mois ! Mon père voyageait beaucoup pour son travail, et ma mère le suivait au cours de ses déplacements. Je suis la première fille d’une fratrie de deux, et à l’époque ma sœur n’était pas encore née...

 

[...]

 

C’est ce genre de valeurs que j’aimerais transmettre à mes enfants : le goût du changement, la curiosité de l’autre, de sa culture, de ses différences. Qu’ils puissent goûter de nouvelles saveurs très tôt, sentir de nouvelles odeurs, rencontrer des gens très différents de ceux qu’ils côtoient dans leur milieu habituel. Pouvoir leur donner la chance de faire leurs propres expériences et de se forger leur propre opinion sur le monde. Je pense que c’est un challenge, ce n’est malgré tout pas si facile d’échapper à l’inertie du quotidien, nous sommes tous si vite happés par la routine, le stress du travail, les obligations de toutes sortes… Et puis, comme ma mère me l’avait fait remarquer à l’époque, emmener de très jeunes enfants en voyage n’est pas une sinécure ! C’est pourtant le type d’éducation que j’ai envie de leur offrir.

 

[...]

 

Pour l'anecdote, lors de mon séjour à Bénarès il y a quelques années, à la fin du mois d’août, j’ai eu l’occasion de manger du poulet vendu sur le petit stand d’un marchand ambulant, avant d’apprendre que l’abattage des poulets était suspendu pour des raisons religieuses depuis des semaines ! Je vous laisse imaginer l’état de fraîcheur de mon plat… et le cauchemar qu’ont été les deux jours suivants ! Le coup de grâce m’a été infligé lors une promenade sur le Gange le lendemain matin très tôt pour profiter de la vue magnifique avec le lever de soleil, en pleine séance de crémation rituelle… Il faut savoir que Bénarès est la ville sacrée de l’Hindouisme, et les familles viennent y faire incinérer leurs morts sur les rives du fleuve, les ghâts, afin de purifier leur âme et leur éviter ainsi le cycle des renaissances. Cette tradition rassemble plusieurs centaines de personnes par jour, beaucoup sont très pauvres et ont à peine de quoi payer le bois – hors de prix − des bûchers funéraires : il n’est donc pas rare de voir des corps flotter à moitié calcinés, faute de combustible ! C’est le genre de spectacle qui met l’estomac à rude épreuve… En même temps, c’est une sacrée claque à nos habitudes occidentales, et à notre rapport à la mort...

 

[...]

 

Extrait du récit de J.

 

« Tu es bien plus que ce que tu crois, jeune fille ! », m’a dit un jour ma marraine.

J’avais dix ans à peine. Dans sa bouche, ce n’était pas un compliment, et pas plus une tentative de consoler mon ego d’enfant blessé par une remontrance du père ou une dispute à l’école. Elle énonçait un fait : j’étais plus que la somme de mes pensées, de mes émotions et de mes actes.

« Pas toi plus qu’une autre, d’ailleurs, a-t-elle précisé, chacun de nous est unique ».

Le contexte exact de cette petite phrase m’échappe aujourd’hui, la mémoire a cette capacité à compacter les souvenirs, à en recycler le décor… Il ne m’en reste que la substance, et l’impact qu’elle aura sur moi.

Je suis bien plus que ce que je crois, me dit-elle. Bien plus que mon système de croyances, que mes désirs et mes peurs d’enfant, que mes couettes sur la tête et mon cartable trop lourd sur le dos.

Très tôt, cette idée m’aura donné à réfléchir à mon identité, à ce qui me définit au-delà des évidences, du tangible et de l’impermanence des émotions, des pensées et du corps.

Mais que resterait-il donc de moi, après avoir soustrait la somme de mes expériences, de mes goûts, de mes qualités et faiblesses, de mes représentations mentales et de mes sensations corporelles ? Qu’est-ce qui échapperait à cette purge identitaire ? Une réalité transcendante, un absolu métaphysique indépendant du corps et de l’esprit ?

Aujourd’hui, une cinquantaine d’années plus tard, je n’ai toujours pas la réponse. A la réflexion, je crois bien que ma marraine traversait simplement une crise existentielle, à dominante mystique. Un point c’est tout. Mais cela est encore une croyance, bien sûr. CQFD, me répondrait-elle.

 

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