ven.

24

mai

2013

Un homme debout

Impérial, il trône dans le salon, vigilant, droit sur ses pieds refaits à neuf. Dos au mur, mais sans angoisse. Il est l’observateur attentif de la vie familiale, le témoin silencieux des scénettes d’un quotidien sans cesse renouvelé.

 

Il est là, massif, trop peut-être ; combien de fois, enfant, me suis-je heurté à son bois dur en dégringolant deux à deux les marches de l’escalier sur lequel il déborde ?

 

On le sollicite parfois, au temps des fêtes de famille et des soirées entre amis. Il recèle en son sein la convivialité dans son plus simple appareil : un assortiment de verres à pied, des bouteilles de liqueur et quelques amuse-gueules conservés dans de petits pots de verre…

 

Une fois les festivités consommées, il retrouve son immobilité vigilante ; à peine s’autorise-t-il enfin à reprendre son souffle et, malgré lui, laisse échapper une plainte, le léger grincement d’un gond mal huilé.

 

Il est l’homme debout, silencieux et digne.

 


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jeu.

23

mai

2013

Ma narratrice

Elle m’a parlé d’ailleurs. Elle m’a parlé de l’odeur des épices, de la couleur des fruits gorgés de sucre sur l’étal des marchés, de la lumière des matins blancs au-delà des côtes déchiquetées. Elle m’a bercé au bruit des vagues, au son des instruments sur la petite place du village, et à la musique des voix mêlées.

 

Elle, c’est ma narratrice, le personnage qui chemine à mes côtés. Une fois par semaine, pendant deux heures, ce personnage prend chair, et me donne à entendre, à voir, à sentir, à goûter et à toucher le récit de ses voyages. Ses mots se joignent aux photos qu’elle expose sur la table entre nous, comme autant de fenêtres ouvertes sur l’ailleurs. 

 

Le reste du temps, soit six jours et vingt-deux heures, elle embarque dans ma tête, passager clandestin de mes pensées. Elle se met en scène pour moi, malgré moi, sur le théâtre de ses aventures exotiques. Elle m’invite à y prendre part, à monter sur les planches avec elle. J’ai envie de la rejoindre, je crois ; mais ne risquerais-je pas de m’y perdre, à vivre ainsi par procuration ?  

 


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lun.

20

mai

2013

Ecrire pour soi

Tu t’installes en tailleur devant la petite table basse. L’ordinateur est ouvert devant toi, la page numérique est blanche, offerte. Angoissante parfois, souvent excitante, porteuse d’une promesse de renouveau, mille possibilités esquissées en filigrane. 


De la cuisine monte une douce odeur de noisette grillée, le café infuse goutte à goutte ; bientôt tu te lèveras pour récupérer la tasse trop chaude et la rapatrier au salon. Tu te brûleras les doigts. Tu te sentiras en vie.

Pour l’heure, tu mets de la musique, toujours la même. Archive ou Antimatter. Les boucles lancinantes du trip-hop autorisent ta pensée à se déployer hors d’elle-même, à tisser un réseau d’images et de mélodies inédites.

 

Tu allumes une cigarette, bien sûr. Tu n’en as pas vraiment envie, mais elle fait partie du rituel. Peut-être te légitime-t-elle dans ta posture d’écrivain ?

Et puis, les mots viennent. Souvent, ce sont ceux que tu attends le moins. Des mots d’amour, quand tu n’aspires qu’à l’action. Des mots simples, décomplexés, alors que tu t’aimerais spirituel. Des mots d’urgence, alors que c’est dimanche matin et que rien ne presse.

Les mots se mêlent par affinités, et deviennent des phrases. Déjà, le récit est en place, qui ne t’appartient plus.

 


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lun.

20

mai

2013

Ecrire pour l'autre

Tu t’installes à ton bureau. Mille choses l’encombrent. Presque rien d’essentiel. Quand tu es assis là, tu deviens quelqu’un d’autre. Tu deviens le rédacteur, le biographe, le professionnel. Tu te dépouilles de ton histoire, de tes désirs, de tes doutes. Juste ce qu’il faut. Ne garder que l’envie d’écrire et l’ouverture à l’autre.

 

Tu relis tes notes, structures ta pensée. Il manque quelque chose, pourtant. La présence de l’autre, les modulations de sa voix, la vie des mots dans leur contexte. Tu allumes le dictaphone, et le lien se fait. Pendant une heure, deux peut-être, tu fais tienne cette autre vie, cette identité d’emprunt.

 

Une question reste en suspens... Comment écrire pour l’autre, sans lui voler, et sans perdre un peu de soi ? Elle n’appelle pas de réponse définitive, elle se contente de ce que tu peux lui concéder dans l’instant.

 

Tu es serein, aujourd’hui. Tu envisages l’écriture comme un arbre aux ramifications multiples : chaque branche en représente un aspect, une tentative de donner du sens, peu en importe la forme.

Partant du centre, il y a la branche du récit intime. Plus loin dans les frondaisons, s’épanouissent celles de la fiction.

Enfin, en périphérie, là où sont les jeunes pousses, l’écriture pour l’autre prend doucement sa place.

 


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